Le matériel photo ne fait pas le photographe

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Ahh le matériel photo… certains le confondent avec le talent. Avec mon homme, on plaisante souvent sur ceux qui en font 3 tonnes sur le matériel, tel un apparat, pour, au final ne rien faire avec. Ça marche pour la photo, le cinéma, la musique, partout où l’ego doit trouver une place saine pour être utile au talent.

Cet article s’adresse aux personnes qui débutent dans la photo  ou qui se sentent un peu paumées dans l’appréhension de leurs projets.

J’aimerais, par cet article, décomplexer les personnes qui aiment et veulent faire de la photo, mais qui n’ont pas de quoi s’acheter un matériel photo onéreux et pointu

Cette notion m’est apparue lorsque je suis entrée en école de cinéma. Il y avait ce garçon de 2ᵉ année, appelons-le Sam, qui avait l’étiquette de « photographe » de l’école. Étiquette, il me semble, qu’il s’était attribué lui-même, et qu’il entretenait soigneusement. Il venait se présenter à nous, et son apparente technicité nous en mettait plein la vue, au début. La technique photo et la direction de la photographie, appliquée au cinéma, était une matière très importante et respectée dans l’école. C’était même une spécialité en 3ᵉ année. Nous découvrions à quel point l’art de la lumière était technique et avancé.

Cela poussait certains élèves, comme Sam, à s’investir énormément dans les aspects techniques du sujet, et à investir dans des sommes dans du matériel photographique divers, qui, encore une fois, en mettait plein la vue. En effet, un type occupé à arranger son objectif de 30 cm à 2000 boules, ça fait pro quand tu n’y connais rien.

gros grand objectif photo

 

Sam, l’expert en technique et matériel photo

À chaque pause, Sam était là, avec son énorme sac photo rempli de choses qu’on ne connaissait pas vraiment. Il était toujours « sur un projet ». Il était toujours par-dessus nos épaules à donner des conseils. Des « tu devrais plutôt ». Il était constamment sur le forum de l’école à partager son savoir-faire et ses conseils, dans une position de mestre assurée.

Sam gonflait pas mal de monde et il ne nous était pas venu à l’idée d’aller voir son portfolio de suite. Mais, quand nous l’avons fait, ouille. Au bout d’un an d’étude de la photographie, et une fois la magie du mystérieux savoir-faire dévoilée, Sam ne nous impressionnait plus. Et, en nous efforçant de faire abstraction de la poudre aux yeux qu’il nous avait mise, nous avons constaté que son portfolio était juste sans âme et inintéressant, pour nous tous.

Des photos de jolies choses/personnes, bien exposées, nettes. Voilà. Oui, Sam avait un super appareil, des super objectifs, des connaissances très poussées en technique photo, mais le résultat était objectivement indigne d’intérêt, et comme souvent dans ce cas, doté de longs titres pompeux (tu sais, un peu comme dans les mariages où tu lis dans le menu « Prince des Rivières du Nord », pour le pavé de saumon Picard).

Ce que faisait Sam, c’était de la recherche tout au plus, ce qui est intéressant dans un sens, mais certainement pas à la hauteur de ses prétentions de l’époque. Parce que c’est bien là le problème, la prétention, le manque d’humilité.

Sam aimait l’étiquette « photographe ». Il aimait impressionner, donner des conseils, avoir ce statut particulier de mentor. Sam était un étudiant comme nous tous, et comme beaucoup  d’étudiants qui entrent en école de cinéma, il voulait être au taquet techniquement. Sans trop se questionner sur sa propre valeur artistique ou ce qu’il avait à proposer au Monde.

Ayant par la suite découvert que des photographes bons en technique et bien équipés, il y en a des dizaines de milliers, Sam est passé à autre chose, un peu amer.

Sam n’était pas un mauvais, il nous avait gonflés tout au plus. Il rêvait de photo et en a fait beaucoup. Puis, il a laissé tomber, parce qu’il n’arrivait pas à se dépasser dans ses visions de « reportage ». Il s’est lassé lui-même.

 

Une super technique, et du matériel photo dernier cri, ça ne suffit pas à faire un bon photographe

La plupart des photographes qui font des tutoriels aujourd’hui, ne font pas grand-chose d’autre. Ils sont souvent plus techniques qu’artistes.

La photographie est un art et une science technique. On peut être technicien ou artiste. Rarement les deux. Rarement. Mais quand cela arrive, cela fait toute la différence.

Maîtriser les deux aspects est bien sûr le top pour faire un travail particulièrement remarquable. Maîtriser la technique uniquement vous amènera souvent à faire des photos corporate, si vous avez de la chance. Même un photographe de reportage trouvera bien utile d’apporter une dimension artistique, même infime, à ses photos.

Avoir acheté et continuer d’acheter régulièrement des panoplies de « ce que vous pensez être le meilleur matos« , pour citer Annie Leibovitz, ne fera pas de vous un meilleur photographe, de la même façon que le meilleur piano du monde ne fera pas de vous le meilleur pianiste.

Ce qui fait le photographe artistique est sa vision. Sa vision des choses, des gens. Ce qu’il a envie de montrer. Et cela est intimement lié à qui il est. Le matos photo n’est qu’un outil. Ellen von Unverth utilisait un Mamiya 645 en 1999 pour raconter ses histoires.

Mettez l’outil entre les mains de quelqu’un qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez, et vous aurez au mieux des photos bien exposées et bien nettes d’un sujet banal (et encore… un artiste sait rendre magique les choses banales). Mettez-le entre les mains d’un expérimentateur, et vous aurez une énième photos de rivières à temps de pose long, ou un ciel noir cerclé du parcours des étoiles (sympa la première fois qu’on en voit, mais terriblement ennuyeux après des années). Mettez-le entre les mains de quelqu’un qui se cherche et vous aurez des curiosités plus ou moins intéressantes. Mettez-le entre les mains de quelqu’un d’unique, créatif, à la pensée libérée et à la technique solide, et The Magic Happens.

angelina jolie leibovitz materiel photo
© Annie Leibovitz – Angelina Jolie

Ce que je viens de citer n’est-il pas un cheminement classique du photographe, de la découverte à l’art?

Dans sa master class, Annie Leibovitz explique qu’elle n’attache pas d’importance au matos. Que la photo est un art de la lumière et d’humanité, et que seul l’expérience compte.

« It is not about the gear but about the person behind the camera. »

En 45 ans de carrière, elle a travaillé sur les appareils suivants, pour exemple :

• Mamiya RZ67
• Hasselblad 500 C/M
• Minolta SRT-101
• Nikon D810
• Fuji 6×9 medium format camera  (a.k.a. The ‘Texas Leica’)
• Canon 5D Mark II

Elle s’en fout du matos, ce n’est pas ce qui fait le résultat final de ses œuvres. C’est son regard. Sa maîtrise de l’instant. Son sens du contact. Sa sensibilité. Ses photos fascinent parce que sa sensibilité fascine.

Elle explique qu’elle aime travailler léger, avec une ou deux lumières portables sur batterie et des réflecteurs.

L’infâme Terry Richardson lui, a travaillé longtemps avec un Yashica T4 Super D :

Yashica T4 Super D terry richardson

 

Mon premier appareil photo reflex était un  Canon EOS 400D. Il a duré des années, et je l’utilise encore parfois parce que j’apprécie son format. J’ai, grâce à lui, pu composer un petit portfolio à montrer en entretien pour entrer en école de cinéma. Ce portfolio comprenait aussi des photos prises avec un simple compact !

Puis, pendant mes études, j’ai gagné un Canon EOS 60D à un concours organisé par une grande marque masculine, avec cette photo :

canon eos 400D

 

Je pense que je n’aurais pas changé d’appareil si je n’en avais pas gagné un nouveau.

À cette époque, les nouvelles gammes offraient une vraie différence (10 ans avant ça, la photo numérique n’existait pas encore pour le grand public). Plus d’ISO, plus de pixels… J’ai reçu le Canon 60D il y a 12 ans maintenant, et je l’utilise toujours. Il est largement suffisant. Je pense changer bientôt pur avoir quelque chose de plus pratique et rapide à configurer et à utiliser, genre écran tactile et wifi intégré pour visionner les photos studio en direct sur tablette (j’ai des mauvais souvenirs d’appareil relié à l’ordi portable via fil, le tout ramant à mort). Je suis aussi tentée par un moyen format numérique.

L’essentiel et d’adapter le matériel à ce que vous souhaitez faire, et non de vouloir à tout prix les plus grandes performances sur tout.

J’ai également un Mamiya 645 (argentique) datant d’entre 1975 et 1987, que j’ai pu trouver par petites annonces. Pour varier les plaisirs et aussi pouvoir travailler en moyen format

 

 

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En vérité, j’ai plusieurs argentiques de plusieurs époques, pour mon plaisir.

Vous pouvez commencer à découvrir votre cadrage et votre style avec un bridge ou un compact. C’est la première étape. Inutile d’acheter un appareil photo reflex de suite, si vous ne savez pas cadrer et trouver des sujets.

photo portrait avec mobile iphone samsung photographie

 

Puis, ensuite, vous serez prêt à apprécier l’ampleur des possibilités et réglages photo avec un reflex, même si celui-ci est de seconde main et qu’il date d’il y a 10 ans.

Vous pouvez même découvrir la technique photo avec un argentique des années 70. Au moins, vous apprendrez à la dure le principe ouverture/vitesse, focale et profondeur de champs, et peut-être même….. le plaisir de développer vous-même vos films et tirer vous-même vos photos. Et ça, c’est un savoir-faire très gratifiant.

Multiplier les appareils, objectifs, filtres et autre, si vous en avez les moyens, est très bien pour apprendre, comprendre, faire de la recherche, essayer des choses. C’est comme ça qu’on apprend, en essayant, testant… Mais ne pas pouvoir acheter tout ça ne doit pas vous décourager dans votre quête. Et que leur compact « faisait tout aussi bien »

Je connais plusieurs personnes, non professionnelles, qui ont dépensé beaucoup d’argent et d’énergie à chercher et s’offrir ce qu’elles pensaient être le meilleur matos, pour finalement se rendre compte que les photos de leurs enfants ou du Mont Blanc ne valaient pas le coup.

Faire des photos qui vous émeuvent  ne nécessite pas d’avoir le matériel dernier cri, et si vous ne pouvez pas vous offrir grand-chose, vous réussirez tout de même à exprimer votre vision et votre art avec un minimum de matériel. Comme ce fût le cas pour les réalisateurs de vieux films que l’on regarde encore aujourd’hui, des décennies après.

Et aujourd’hui, savais-tu que des plans de films tels que Avengers, Black Swan, Elysium … ont été tournés avec des Canon 5D Mark II? Il faudrait être à côté de la plaque pour croire qu’il faut au minimum une caméra RED pour pondre une oeuvre. Il y avait aussi dans mon école ce genre de Sam, version ciné. Sam2 avait réussi à emprunter une RED pour son projet. Mais son scénario était nul, et ça a fait un plouf.

Le scénario est aussi très important dans une photo. Même une photo de vacances.

La façon la plus honnête de faire un film, est de faire un film pour soi-même.

Peter Jackson

C’est pareil pour la photo.

Vos photos sont vos yeux, pas votre matériel. Travaillez sur vous-même, à vous libérer, à regarder, à observer, à dire aussi. Et vos photos n’en seront que plus spéciales.

« It is not about the gear but about the person behind the camera. »

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