La blessure des Mi’kmaq, peuple indigène du Canada – pourquoi l’annulation de « Anne with an E » nuit aux spectateurs indigènes

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La série Anne with an E sur Netflix, que j’ai beaucoup appréciée pour le voyage introspectif qu’elle m’a offert,  m’a aussi fait découvrir le peuple Mi’kmaq (ou Mi’kmaw) au travers de quelques personnages à l’histoire bouleversante, dans la saison 3. Les Mi’kmaq sont le peuple indigène du Canada. Ils étaient là il y a 10000 ans. Aujourd’hui, ils sont moins de 60000 et leur histoire ressemble tristement à celle de tous les peuples indigènes victimes de la colonisation et évangélisation chrétienne.

Je ne me suis jamais vraiment intéressée à l’histoire du Canada, et c’est donc via Anne with an E que j’ai donc entendu  parlé, pour la première fois, du peuple Mi’kmaq (ou Mi’kmaw) au travers du destin de quelques personnages, dans la saison 3. Plutôt horrifiée, j’ai voulu faire quelques recherches sur le sujet et je suis tombée sur l’excellent article de Lydia, 25 ans, qui est elle-même à moitié Mi’kmaq. Elle a écrit sur Medium un article intitulé ;

« Anne with an E’s cancellation is damaging to Indigenous viewers »

en français : « L’annulation de Anne with an E nuit aux spectateurs indigènes. »

Titre qui m’a beaucoup intrigué. En effet, Anne with an E, qui a été fini un peu trop tôt par Netflix, a bien ficelé la fin de saison en ce qui concerne les personnages principaux, mais pas vraiment les secondaires.

Je n’ai pas regretté de lire les si intelligentes lignes de Lydia, elles mettent des mots sur un sujet difficile, mieux que personne. Elles sont aussi une mine d’informations précieuses que nous, français et autre non-canadiens soupçonnions à peine. Le pire étant bien sûr que beaucoup de Canadiens ne les soupçonnaient pas non plus. La production de Anne with an E a fait ce que peu osent faire : montrer avec réalisme la partie dégueulasse de l’histoire de son pays , celle où on forçait les « sauvages » à se convertir et à s’assimiler, avec une préférence pour les enfants, malléables, afin de la sauver de leurs parents, considérés, eux, comme foutus.

Un vrai viol psychologique qu’encore aujourd’hui beaucoup refusent à voir en tant que tel.  Anne with an E se déroule vers 1900, et pourtant, 120 ans plus tard, je n’ai pas pu m’empêcher de faire le rapprochement avec ces camps de « guérison », qu’on trouve aux US ou ailleurs, pour jeunes homosexuels.

Avec l’aimable autorisation de Lydia, voici son article traduit en français :


« L’annulation de Anne with an E nuit aux spectateurs indigènes. »

La série historique produite par CBC/Netflix, Anne with an E, a été annulée après l’introduction de personnages indigènes, mettant en vedette une famille Mi’kmaw, vivant hors de la communauté factive d’Avonlea, sur l’Île du Prince Edouard.

J’ai commencé à regarder Anne with an E  après avoir été informée que la série ajoutait des personnages Mi’kmaq à la 3ème saison. Ce que je savais de la série se limitait à  «c’est basé sur Anne of Green Gables» (Anne, la maison aux Pignons Verts en français).

La seule et unique raison pour laquelle j’ai commencé à la regarder, c’est parce qu’en tant que Mi’kmaq, je n’avais jamais vu de mon peuple dans une émission de télévision / série grand public auparavant. J’avais plein d’aprioris et je me préparais au pire… pour être, au final, agréablement surprise, à ma grande joie.

 

De réels indigènes d’Amérique du Nord pour les rôles Mi’kmaq

Pour commencer, Anne with an E a tenu à prendre de réels indigènes pour les rôles, et a spécifiquement mis en garde contre les « Hollywood Race Fakers » lors de l’appel au casting.

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Anne with an E, casting pour Ka’kwet

C’est malheureusement trop rare à voir, mais c’est la preuve qu’il y a eu un effort pour construire un casting de manière respectueuse et responsable. Entendre cela m’a fait baisser ma garde et je suis contente de l’avoir fait. (La renommée de Brandon Oakes *père de Kak’wet dans Anne with an E) de Rhymes for Young Ghouls a certainement aussi aidé.)

 

Un soin particulier à représenter la culture Mi’kmaq

Là où Anne with an E excelle plus que d’innombrables séries sur les colons qu’on a vu jusque là, c’est le soin et le respect mis à représenter les peuples qu’ils utilisent dans leurs histoires. Tous les détails comme la langue, qui coule bien et de manière informelle, au lieu d’une rigide traduction de dictionnaire (excusant certains mélanges de prononciation), comme les vêtements qu’ils portent tels que le chapeau à pointe d’Oqwatnuk, comme les gens qui retournent dans leur camp avec des anguilles fraîchement pêchées en arrière-plan, comme l’incorporation de la Honour Song dans la bande originale … Tout cela montre bien le réel effort fait pour l’exactitude.

Moira Walley-Beckett, la productrice, a réellement impliqué les Mi’kmaq dans le processus de création. Cela fait d’Anne with an E un maillon incontournable dans les progrès grandissants de l’inclusion des Autochtones à la télévision.

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Kiawenti:io Tarbell dans le rôle de Ka’kwet

Ceux qui connaissent bien la série savent qu’on y trouve des lignes de scénarios plus sombres et des représentations brutalement honnêtes de choses comme la misogynie, le cissexisme et le racisme.
La saison 2 a été saluée par la critique pour avoir ouvert le monde d’Anne à la diversité présente dans l’histoire du monde réel, avec les expériences positives et négatives de l’époque. Il n’est pas surprenant que la même chose fût faite pour les Mi’kmaq d’Epekwitk.

Et cela commence avec Anne qui se lie d’amitié avec sa nouvelle « âme-soeur », Ka’kwet.

On plonge ensuite rapidement dans l’une des facettes les plus sombres de l’histoire canadienne.

 

Le système des pensionnats indiens, camps pour enfants Mi’kmaq

Historiquement parlant, le pensionnat Shubenacadie (également connu sous le nom de «Shubie») en Nouvelle-Écosse n’a ouvert ses portes qu’en 1930; soit, 31 ans après l’époque de la saison 3 d’Anne avec an E. À l’échelle nationale, cependant, des pensionnats fédéraux ont existé entre la Confédération en 1867 et 1996.

Dans le monde d’Anne, la famille de Ka’kwet est amenée à envoyer sa fille dans un pensionnat indien sans nom en Nouvelle-Écosse, avec la promesse que cela illuminera son avenir. Comme des milliers d’enfants autochtones de la Province des Maritimes, elle est envoyée dans un équivalent de Shubenacadie, où la vraie question est d’avoir un avenir tout court.

Les pensionnats indiens peuvent être un sujet difficile pour les peuples autochtones. Les colons partageant le fardeau de décrire cette histoire sont appréciés lorsqu’ils le font avec honnêteté. Le scénario de Ka’kwet dans Anne with an E  est une histoire grave et importante à raconter, qui donne aux téléspectateurs non autochtones du Canada et de l’étranger un aperçu du passé crapuleux de notre pays, peut-être pour la première fois … dans les limites imposées à une émission diffusée sur CBC , bien sûr.

On y voit Ka’kwet dépouillée de son nom, de sa culture, de ses cheveux. Nous la voyons, ainsi que les autres enfants, victimes de violence émotionnelle, verbale et physique. On nous fait même allusion aux meurtres, étant donné que les fusils montrés ne sont évidemment pas portés uniquement pour l’apparence. Nous ne voyons aucun meurtre réel, ni agression sexuelle, ni maladie, ni négligence, ni expérimentation médicale… mais il suffit de peindre très clairement le tableau, sans devenir trop graphique.

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« Cette scène m’a tellement brisé le coeur. Ils lui ont donné un nouveau nom, coupé ses belles tresses, puis ont enfermé et abusé ces pauvres enfants, et je n’y arrive. Ce qui est arrivés aux enfants des natifs Canadiens dans les années 1800 n’est pas quelque chose dont j’ai beaucoup entendu parler, et je vais définitivement me renseigner sur le sujet. »

 

Les spectateurs étaient frustrés que d’autres personnages ne fassent rien ou ne connaissent pas cette atrocité, illustrant le point même; ceux qui s’en souciaient ne savaient pas ou étaient impuissants, et ceux qui s’en moquaient étaient soit des facilitateurs, soit des contributeurs au système abusif.

Ces réactions de fans non natifs sont la preuve de l’efficacité de l’écriture et du jeu d’acteur, pour enseigner à travers la narration. Mais voici le truc: les fans indigènes ont aussi regardé. Et à l’ère des politiciens qui lancent les mots Vérité et Réconciliation tout en continuant à suivre les mêmes chemins que leurs ancêtres coloniaux, nous n’avions pas besoin d’une autre histoire sur la douleur et la souffrance autochtones.

 

Nous avons besoin d’une histoire sur la résilience et la convalescence autochtones.

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Ka’kwet s’échappe dangereusement de l’école et a même la chance de retrouver brièvement sa famille. Le 9ème épisode s’ouvre sur une démonstration de son PTSD blessant également ses jeunes frères et sœurs; elle ne sait plus comment interagir avec eux, répétant ce qui lui a été dit. (La préface du traumatisme intergénérationnel.)

La performance de Kiawenti:io Tarbell est incroyablement brutale lorsqu’elle demande à sa mère pourquoi elle est née. Cette douleur est-elle réaliste? Oui. Il serait extrêmement irréaliste que Ka’kwet ne soit pas déroutée par l’épreuve qu’elle a traversé. Est-ce-que sa « capture » pour être ramenée directement à l’école, malgré ses protestations et celles de ses parents, est, elle aussi, réaliste? Malheureusement, oui, aussi.

L’argument ici n’est pas que l’écriture soit inexacte ou irréaliste. L’argument est que s’il est bien beau d’enseigner le traumatisme, il est tout aussi important, sinon plus, d’enseigner la guérison qui vient après. Qu’il peut y avoir une lumière au bout du tunnel. Qu’il peut y avoir une résolution.

 

Sebastian «Bash» Lacroix (Dalmar Abuzeid), un immigrant trinidadien introduit dans la saison 2, a du mal à trouver sa place sur l’Île-du-Prince-Édouard, quand si peu l’acceptent dans la communauté très blanche d’Avonlea. Il trouve finalement «the Bog» où il y a d’autres « Black Islanders », et finit par épouser l’amour de sa vie, devient propriétaire d’une ferme avec son ami fraternel. Les problèmes de Bash ne sont pas tous résolus, mais il obtient une résolution dans son scénario.

 

Cole Mackenzie (Cory Grüter-Andrew), un camarade de classe gay d’Anne, également présenté dans la saison 2, est intimidé par ses pairs et par les adultes, se sentant seul au monde. Il apprend finalement l’existence d’une communauté LGBT+ non-dite et beaucoup plus grande qu’il ne le pensait. Il finit par être recueilli par Josephine Barry (Deborah Grover), la lesbienne locale, âgée et riche, dispensaire d’amour et de sagesse. Les problèmes de Cole ne sont pas tous résolus, mais il obtient une résolution de son scénario.

 

Pas de guérison pour le peuple Mi’kmaq

Où est le dénouement de Ka’kwet? Où sont sa mère et son père? Leur voyage de guérison? Il n’y en a pas. La saison se termine avec Ka’kwet toujours détenue, pour ne pas mâcher mes mots, faisant allusion à une partie de l’histoire à raconter.

Dans leur déclaration commune, les services de diffusion / streaming ont déclaré: «Nous espérons que les fans de la série adoreront cette dernière saison autant que nous, et que cela apportera une conclusion satisfaisante au voyage d’Anne».

Ils ne disent rien du voyage cauchemardesque de Ka’kwet, coupé court. Faute de ne rien dire de plus, le message laissé à comprendre est un manque de responsabilité quant à cette décision.

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Dana Jeffrey & Brandon Oakes dans le rôle des parents de Ka’kwet

Raconter une histoire comme celle d’un tel pensionnat induit une responsabilité. C’est encore une plaie ouverte pour beaucoup, et comme toute plaie ouverte, elle doit être traitée avec une approche délicate. Anne with an E a travaillé dur pour établir une confiance entre la série et un public autochtone, de la conception du scénario à la mise en œuvre. Le traumatisme de Ka’kwet et le chagrin de sa mère et de son père sont douloureux à regarder, mais parfois un peu de douleur est nécessaire pour nettoyer une plaie avant de la coudre. Il n’y a cependant rien de délicat ou de responsable à irriter une plaie, puis à attendre que les revenus arrivent, hors de la souffrance autochtone, sans donner la guérison autochtone. C’est une trahison de responsabilité, de confiance et de ce doux mot – il faut se demander si les colons en connaissent même le sens: réconciliation.

Bien que la réconciliation devrait être dans l’esprit de tous les Canadiens, elle devrait surtout être une priorité pour les personnes en position de pouvoir. Le contrôle des médias, quelle que soit leur taille, est le pouvoir, et la réconciliation ne se résume pas à nous rappeler tous les traumatismes de nos peuples. Il ne sert à rien de s’attaquer aux traumatismes si ce n’est pour inspirer force et guérison. S’il n’y a pas de guérison, il n’y a pas d’espoir.

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Lorsque Ka’kwet et Anne se présentent l’une à l’autre pour la première fois, Ka’kwet dit à Anne la signification de son nom mi’kmaq : « Étoile de mer ». La réponse d’Anne : « Étoile de mer? Tu dois être très résiliante. «  C’est le genre d’indice scénaristique que l’on peut attendre du travail de Moira Walley-Beckett.

Quelle honte maintenant, que la CBC et Netflix aient décidé que Ka’kwet ne méritait pas une chance d’être à la hauteur de son nom et que les téléspectateurs autochtones ne méritaient pas que cela se produise.

 

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